Les émeutes de 2007 ne ressemblent pas à celles de 2005
LE MONDE | 28.11.07 | 13h03  •  Mis à jour le 28.11.07 | 13h03

ace aux violences urbaines dans le Val-d'Oise, le premier réflexe est de comparer les événements de ces derniers jours aux trois semaines d'émeutes urbaines que la France a connues en octobre et novembre 2005. Avec, en filigrane, l'interrogation, légitime, sur le fait que les violences actuelles puissent ou non s'étendre dans le pays et durer plusieurs semaines. Mais les émeutes de 2007 ne ressemblent pas à celles de 2005, même si les acteurs (jeunes et policiers, principalement) et le cadre (zones urbaines sensibles) sont identiques.

La première différence, fondamentale, tient à la chronologie. En 2005, Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) avait servi de déclencheur, de point de départ clairement identifié à un mouvement national. Pour que la contagion gagne les villes voisines, il avait fallu deux éléments conjugués. La mort des deux adolescents électrocutés après avoir voulu échapper à la police avait provoqué plusieurs nuits de violence à Clichy et à Montfermeil. Mais c'est le tir d'une grenade lacrymogène à proximité de la mosquée de Clichy qui avait contribué à étendre le mouvement.

En 2007, Villiers-le-Bel n'est pas un point de départ mais une étape dans une longue dégradation. Car l'erreur, à trop s'interroger sur les risques de reproduction des émeutes de 2005, serait d'oublier l'accumulation d'événements graves intervenus depuis un an dans les quartiers : des violences urbaines qui témoignent d'une radicalisation d'une partie, très minoritaire mais très active, des jeunes; des violences qui marquent la profondeur de la coupure entre la police et une partie de la population.

CHANGEMENT DE CIBLES

La liste des principaux incidents est spectaculaire : agressions extrêmement violentes de policiers aux Tarterêts (Essonne) et aux Mureaux (Yvelines), en septembre et octobre 2006, incendies de bus, notamment à Grigny (Essonne), Marseille, Trappes (Yvelines) ou Nanterre (Hauts-de-Seine) en novembre 2006, usage à une trentaine de reprises d'un fusil contre des policiers lors d'un "guet-apens" à Etampes (Essonne) en mars, violences urbaines de Cergy (Val-d'Oise) en juin, agressions de pompiers et policiers et incendie de bâtiments publics à Saint-Dizier (Haute-Marne) en octobre, violences à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) début novembre. A ces incidents, il convient d'ajouter les émeutes de la gare du Nord en mars, même si elles ont eu lieu dans Paris.

Ces violences témoignent, seconde différence majeure avec 2005, d'un changement de cibles. Comme en 2005, des jeunes visent des locaux publics et privés (la maison des jeunes et de la culture et l'office public HLM à Saint-Dizier, par exemple) et continuent de brûler des voitures (44000 en 2006, contre 45588 en 2005). Mais ils s'en prennent, plus fréquemment, aux forces de l'ordre, comme en témoigne le nombre très élevé de policiers blessés en deux nuits à Villiers-le-Bel : plus d'une centaine.

"Même si le recours à la technique du guet-apens est observé depuis de nombreuses années dans les cités, la volonté affichée par des délinquants de s'en prendre physiquement aux policiers n'a jamais été aussi affirmée", relève la direction générale de la police nationale dans son étude annuelle sur les violences urbaines, présentée dans le cadre du rapport 2007 de l'Observatoire national de la délinquance (OND). La police souligne notamment que les émeutiers tendent à délaisser "les cibles matérielles au profit des cibles humaines".

Des élus disent désormais se sentir menacés lorsqu'ils interviennent dans les quartiers, parce que assimilés à des représentants de l'autorité. Les pompiers subissent des agressions parfois très violentes (jet de parpaings ou de pierres, par exemple) et ont dû progressivement adapter leurs modes d'intervention. Et les journalistes, qui étaient acceptés sans trop de difficulté en 2005, sont aussi devenus des cibles.

La troisième différence essentielle est l'intention affichée, par certains émeutiers, de blesser grièvement, voire de tuer des policiers ou des pompiers : de ce point de vue, l'événement le plus grave est probablement la découverte, à Aulnay-sous-Bois, le 3 novembre, d'une bouteille de gaz sur laquelle avaient été scotchées des boîtes de clous. L'objectif des émeutiers, qui réagissaient à un accident impliquant des jeunes poursuivis par la police, était de placer la bouteille dans une poubelle avant de l'enflammer.

Le dispositif a certes été qualifié d'"amateur" par les experts de la police qui estiment que les risques d'explosion étaient limités. Mais l'intention était de provoquer des dégâts les plus larges possible en recourant à un explosif. L'usage d'armes, à Villiers-le-Bel, s'inscrit dans cette logique : une partie des agresseurs, que la police qualifie de "noyaux durs", est montée d'un cran dans la violence. Villiers-le-Bel n'est pas un tournant mais un révélateur.


Luc Bronner